Le Droit – L’église où est née «La Patente» dans Vanier mise en vente
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Par Sébastien Pierroz, Initiative de journalisme local 2 juin 2026
L’église Saint-Charles-Borromée dans le quartier Vanier est à vendre, au moment même où le lieu de culte s’apprête à marquer le 100e anniversaire de la création de l’Ordre de Jacques-Cartier — surnommé «La Patente» — entre ses murs.
Le Droit a pu constater l’affichage sur le site web Realstor, où la propriété est affichée au coût de 5,3 millions de dollars.
L’annonce en anglais présente le «St. Charles Market», situé au 7, rue St. Charles et au 140, avenue Beechwood, comme une propriété commerciale de 21 629 pieds carrés. Elle vante son emplacement, sa visibilité, ses espaces polyvalents et son potentiel d’investissement dans un quartier en pleine croissance.
La direction de Modbox — un consortium de promoteurs immobiliers qui a acheté l’église Saint-Charles-Borromée en décembre 2014 avant de mener son réaménagement — a confirmé la vente au Droit.
«Nous sommes un groupe d’investisseurs qui a acheté cette propriété, le bâtiment et le terrain, avec l’intention de développer un projet de condominiums, de louer tous les espaces commerciaux, puis de vendre finalement le tout comme un projet complété», a expliqué au Droit Darryl Squires, associé et PDG de Modbox.
«C’était un projet assez ambitieux, qui s’est finalement heurté à trop d’obstacles. Nous visions une formule de restaurant et de marché, mais nous avons d’abord fait face à la COVID. Puis, après la COVID, il y a eu des problèmes de chaîne d’approvisionnement, une inflation galopante et maintenant des guerres commerciales.»
Construite en 1908, l’église Saint-Charles a été fermée au culte en 2010 à la suite d’une étude de l’archidiocèse d’Ottawa concernant la situation financière et la fréquentation de plusieurs paroisses francophones.
Après une longue saga, elle a été protégée en vertu de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario, une désignation qui empêche notamment sa démolition.
Accordée en octobre 2013 malgré l’opposition de l’archidiocèse, cette protection vise principalement l’enveloppe extérieure du bâtiment, et non son usage ou son intérieur, qui a depuis été largement transformé.
À l’époque, des citoyens et des défenseurs du patrimoine franco-ontarien s’étaient mobilisés pour empêcher une éventuelle démolition du site.
Le site a par la suite pris le nom de «St. Charles Market» et sert notamment de lieu de rassemblement pour des marchés extérieurs et des concerts.
Le lieu de naissance de «La Patente»
L’église reste pourtant surtout connue pour être le lieu de naissance de l’Ordre de Jacques-Cartier, également appelé «La Patente», qui y a été fondé en 1926.
Cette société secrète canadienne-française défendait les intérêts des francophones à travers le pays. Selon les travaux de l’historien Hugues Théorêt, elle comptait environ 10 000 membres actifs en 1952 avant d’être emportée par la Révolution tranquille et dissoute en 1965.
«Énormément d’incertitude dans le projet»
«Quand on veut réaliser quelque chose d’aussi ambitieux, avec des coûts de capital importants, on a besoin d’un certain degré de certitude. Or, tous ces éléments ont introduit énormément d’incertitude dans le projet, au point où nous avons finalement dû l’abandonner», a poursuivi Darryl Squires.
«Nous avons donc pensé que la meilleure utilisation de la propriété serait de la vendre à quelqu’un qui pourrait faire le meilleur usage possible de cet espace unique et en faire le siège social, ou la maison, de son organisation.»
Les propriétaires affirment avoir travaillé de manière à permettre «la plus grande capacité d’occupation possible» afin d’accueillir «la gamme d’utilisations la plus large possible» pour un bâtiment qui ne répondait plus aux normes de son ancienne vocation.
Ils mentionnent également avoir apporté les services publics nécessaires pour soutenir «à peu près n’importe quel type d’occupation». Malgré certains travaux extérieurs qui restent à faire, ils assurent qu’«il y a eu beaucoup d’activité» pour améliorer l’état du bâtiment.
La question de l’identité francophone
L’ancien archiviste en chef de l’Université d’Ottawa, Michel Prévost, a rappelé au Droit que le bâtiment reste protégé par la Loi sur le patrimoine de l’Ontario. Une protection qui empêche sa démolition sans garantir que l’intérieur ou la vocation d’origine de l’ancienne église soient préservés tels quels.
«Je trouve ça triste quand même», a-t-il confié.
«La compagnie avait payé quatre millions de dollars à l’époque en 2014 pour acquérir l’église. On disait alors que l’église devait devenir un centre communautaire parce qu’on sait que l’acoustique est très bonne. Aujourd’hui, il n’y a pas de véritable mise en valeur de l’ancienne église. Des plaques devaient être posées, mais je n’en vois pas. Il faudrait revérifier. Et, par un hasard du calendrier, la mise en vente arrive l’année exacte du 100e anniversaire de La Patente, fondée en 1926.»
De son côté, le propriétaire s’est défendu d’avoir sous-estimé l’identité francophone du site.
«Cela a toujours été un élément essentiel de la propriété, et nous en étions pleinement conscients. Nous l’avons achetée en sachant qu’elle représentait une partie importante de la communauté francophone, et en sachant que son caractère patrimonial devait être préservé.»
«Je pense que la vision a toujours été celle-ci : même s’il ne s’agit plus d’une église catholique, ce bâtiment a toujours été une sorte de cœur du quartier, un lieu de rassemblement public.»
Natalie Carrier, directrice générale de la ZAC Vanier (Vanier BIA), s’est voulue rassurante. Dans un échange de courriels, elle a souligné que «le bâtiment historique, ainsi que son histoire importante pour tous les Franco-Ontariens et les Canadiens français, resteront un espace protégé au sein de la ZAC Vanier».
La mission de la ZAC Vanier est de soutenir la vitalité commerciale, culturelle et communautaire du secteur, tout en contribuant à la promotion de son identité locale.